Nathalie Quintane; from ‘Tomates‘

Penchée sur mes plants de tomates, désherbant délicatement tout autour et sectionnant les feuilles basses pour ne garder que le tête, je me suis vue travaillant ce faisant comme à Tarnac, la culture de tomates dans une zone très limitée de mon jardin en étant l’une des plus visibles figures, un extrait ou un renvoi. Car je sais, par expérience, être un cobaye assez bon, et réagir, de près de loin, comme tout le monde, dans le milieu numériquement faible auquel j’appartiens.

Aussi ai-je vu (vision) des écrivains, des poètes, des professeurs, sinon maniant la binette, du moins pensant quitter la ville, ou profiter davantage de leur résidence secondaire, ou, pour les plus conséquents, reprendre enfin Blanqui là où ils l’avaient laissé en 75, ou prendre tout court Blanqui dont ils avaient oublié l’existence, ignoré l’existence, saboté par leur ignorance l’existence, puisque je venais moi-même cette année-là (2008) de lire Blanqui pour la première fois, et je m’y étais mise, le trouvant pratique et peu lyrique, plus pratique et moins lyrique en tout cas que ceux qui l’avaient lu et, couplant cette lecture aux arrestations opérées au village de Tarnac, en tiraient un effet décuplé, ou comptaient en tirer un effet décuplé, ou s’en servaient comme d’un trampoline pour reproduire ce qui venait brutalement de les saisir: non Tarnac non Blanqui, mais le décuplement, l’effet que ça leur avait fait par le passé – ou qu’ils n’avaient jamais connu, étant trop jeunes en 75 – et que ça pouvait potentiellement leur refaire (Sollers chantant L’Internationale dans le bus qui les emmène en Chine).

Ce n’est pas parce que nous avons quarante-cinq ans ou cinquante-cinq ans ou soixante-cinq ans que nous ne voulons plus vivre une vie intense ou que nous ne voulons plus écrire des textes intenses. Ou les lire; j’achetai, en 2008-2009 surtout, un nombre considérable de livres politiques historiques, tentant peut-être de compenser ma minorité numérique en la bardant de ces livres, les livres de littérature n’ayant pas suffi, Princesse de Clèves épiphénomène ne changeant rien à la nature spectrale, diminuante, disparaissante, de tous les romans et de l’efficace littéraire en général, minorité de tous les côtés, minorité parce que je lis des livres, minorité parce que c’est de la littérature, minorité parce que lisant des livres et en écrivant je suis tout de même née d’employés, eux-mêmes nés d’ouvriers, minorité parce que, bien que mesurant un mètre quatre-vingts, je suis une femme, et que j’ai de grands pieds,  minorité parce que j’habite à la campagne, et que la campagne est une chose bizarre, comme l’a bien suggéré Benjamin de Tarnac en décrivant les flics de la police scientifique s’égaillant tout heureux dans les champs et visitant le poulailler et disant que la campagne c’est pas mal et décidant peut-être au retour de planter des tomates.

Il faut savoir qu’à la fin des années 70, quand j’étais adolescente, aucune photographie de Lautréamont n’avait encore été publiée: le chapelet de photomatons qui ceinturait la collection de poche/poésie chez Gallimard était occupé par ceux qui en avaient imaginé, la tête. Lautréamont tint jusque dans les années 80, puis, las lâcha l’affaire et l’offrit, sa tête, une tête de frisé, très brun, avec deux billes noires à la place des yeux, une tête de Portugais, des Tos comme on disait à l’école, pour moi Lautréamont avait la tête d’un Tos, mais c’est pas comme ça qu’on disait au lycée où j’entrai par la suite, et encore moins dans les prépas d’après – mais là maintenant je peux le dire: un Tos.
Il y eut même phénomène pour Michaux, qui avait décidé tout seul de ne pas montrer sa tête. Les poches Gallimard s’en sortirent comme ils purent, en attendant que le vieux clamse ou cède; enfin nous l’obtînmes: un chauve, un peu plus rond que Max Schreck. Évidemment, depuis (depuis que Lautréamont et Michaux ont donné leur chef) on ne peut plus guère faire sa pimbêche quand on écrit et qu’on vous demande une photo.

Dès le mois d’avril, nous n’y tînmes plus, et nous ne sûmes que nous ne tenions plus non par nous-mêmes mais par le journal Libération, qui publia en une la première photo de Julien Coupat (il n’était auparavant qu’une couverture beige penchée sur une voiture et encadrée par deux flics, tel un elephant man embarqué pour deal de shit). Petite, en noir et blanc, mais avec un certain élan – photo vraisemblablement prise dans la rue, lors d’une manifestation? fournie par qui? Un homme jeune, à lunettes, aux sourcils bien dessinés et avec un peu de joues. Ni mieux ni moins bien que Lautréamont, Michaux et Maurice Blanchot (dont on avait depuis les années 70 de ma jeunesse abondamment répandu les photos, de celles en particulier où il est jeune et d’extrême droite). En mai, S. me montra sur l’ordinateur une autre photo, en couleur cette fois, assez pixélisée, un peu aplatie, qu’il me demanda de conparer avec un arrêt sur image du film de Pierre Carles et Georges Minangoy sur Action Directe, Ni vieux ni traîtres.
C’est la première parisienne du film, qui vient d’être projeté. Au pied de l’écran, la table rectangulaire des invités. Les réalisateurs, dont Carles, tassé. Des échanges, vifs, un homme debout dit que le sang a été versé, oui, le sang a été versé, se fait siffler, mouvements dans la salle, comble, plan sur deux hommes, jeunes debout contre un mur, lunettes, sourcils dessinés, implantation identique des cheveux, c’est lui, ça ne fait pas de doute, on sent qu’il dirait bien quelque chose mais il ne dit rien.

   

   Tarnac, commune française située dans le département de la Corrèze, 331 hab.: bon début, la définition que donne le dictionnaire d’une commune française. Conserver le début dans son bon le plus longtemps possible (un rêve français – villes fleuries, force tranquille), c’est chasser l’accident politique, i.e. définir le politique comme accident.
Maintenant, l’accident selon wikipedia: le 11 novembre 2008, plusieurs membres d’une communauté autonome basée à Tarnac, dont Julien Coupat, fondateur de la revue Tiqqun, ont été arrêtés dans le cadre d’une enquête sur des sabotages visant le réseau SNCF, puis mis en examen et placés en détention provisoire le 15 novembre 2008 sous des chefs d’inculpation relevant de la lègislation antiterroriste. En réaction, un Comité de soutien aux inculpés de Tarnac a été créé par des habitants de Tarnac et des environs, demandant leur libération immédiate. La défense pose également la question da la pertinence de l’application des lois antiterroristes et du montage médiatico-policier de ces inculpations.

   Blanqui (Louis Auguste), Puget – Téniers 1805 – Paris 1881, théoricien socialiste et homme politique français. Frère d’Adolphe Blanqui, affilié au carbonarisme (1824), chef de l’opposition républicaine puis socialiste après 1830, il fut un des dirigeants des manifestations ouvrières de fév. à mai 1848 et joua un rôle important lors de la Commune. Ses idées, qui lui valurent de passer 36 années en prison, inspirèrent le syndicalisme révolutionnaire de la fin du siècle (blanquisme) (Petit Larousse, 2003).
Auguste Blanqui, Maintenant, il faut des armes, textes choisis et présentés par Domique Le Nuz (La Fabrique éd., 2006)

   Blanchot (Maurice), Quain, Saône-et-Loire, 1907, écrivain français. Son oeuvre romanesque et critique (L’Espace littéraire, Le Livre à venir) relie la création littéraire à l’expérience de l’absence et de la mort (Petit Larousse, 2003).
C’est Jean-Jacques Lefrère qui aurait retrouvé, dans l’album de la famille de Georges Dazet, ami d’enfance d’Isidore Ducasse, la première photo connue de l’écrivain. Elle est publiée d’abord dans Visage de Lautréamont en 1977, puis sera reprise en couverture de l’édition poésie/poche chez Gallimard.
Pour en savoir plus sur la »disparition« du corps Lautréamont, voir le premier chapitre et l’iconographie de la présentation de Bernard Marcadé (Isidore Ducasse, »Poètes d’aujourd’hui«, Seghers, 2002).

   Max Schreck: le premier Nosferatu, dans le film de Murnau (1922).

   Libération du 16 avril 2009.

 

[…]

Le lendemain, j’ai repris Blanqui sa défense au procès des quinze en janvier 1832:
»Il faut que force reste à la loi! Une nation ne doit se passionner que pour la loi! Messieurs, suivant vous, toutes les lois sont-elles bonnes? N’y en a-t-il jamais eu qui vous fissent horreur? N’en connaissez-vous aucune de ridicule, d’odieuse ou d’immorale? Est-il possible de se retrancher ainsi derrière un mot abstrait, qui s’applique à un chaos de quarante mille lois, qui signifie également ce qu’il y a de meilleur et ce qu’il y a de pire? On répond: “S’il y a de mauvaises lois, demandez-en la réforme légale; en attendant, obéissez.“«

Obéissance à loi. C’est une formule qui se tient. Et qui a au moins autant d’efficacité pratique que Je est un autre (par exemple). Sans compter qu’elle est faite par tous, dans une démocratie, et non par un.

Que n’importe quelle formule peut se retourner, Ducasse l’avait montré, en 1870, et nommé Poésies.

Plus haut dans le texte, Blanqui dit le peuple muet: »Le peuple n’écrit pas dans les journaux; il n’envoie pas de pétition aux chambres: ce serait temps perdu. Bien plus, toutes les voix qui ont un retentissement dans la sphère politique, les voix des salons, celles des boutiques, des café, en un mot de tous les lieux où se forme ce qu’on appelle l’opinion publique, ce voix sont celles des privilégiés; pas une n’appartient au peuple; il est muet, il végète éloigné de ces hautes régions où se règlent ses destinées.«

Il est muet – à moins que les autres soient sourds.

»Le peuple n’existe plus, c’est l’individualité sérielle de masse qui l’a remplacé. […] Le peuple, ce n’est pas le peuple matérialisé par la masse humaine mais la possibilité toujours ouverte qu’un peuple “soit“ Or cette possibilité a disparu: le peuple – les peuples ont été dissous […]. Que tout se gouverne à la peur, que tout s’exprime dans le vocabulaire de la sécurisation et que tout soit aligné sur cet horizon ne fait plus guère de doute pour personne.«

Le peuple existe. L’individualité sérielle de masse ne l’a pas remplacé.
Le peuple, c’est le peuple matérialisé par la masse humaine. Le peuple n’est pas une possibilité; il est effectif dès qu’il agit. Cela n’a pas disparu: le peuple – les peuples n’ont pas été dissous.
Que tout se gouverne à la peur, que tout s’exprime dans le vocabulaire de la sécurisation et que soit aligné sur cet horizon fait douter quelqu’un.

 

 

  1. Si le peuple n’existe plus, alors il n’y a pas eu démeutes (révoltes) en banlieue.
    1.1 Ou alors, c’est que nous pensons que les émeutiers (révoltés) des banlieues n’appartiennent pas au peuple, ne manifestent pas un peuple.
  2. Si nous pensons que les émeutes des banlieues ne manifestent pas l’existence d’un peuple, c’est qu’elles sont le produit d’une série d’individus simplement énervés et qu’on calmera à l’eau froide.
  3. Si nous pensons que ces émeutes ne sont pas des mouvements populaires, alors ne les appelons pas émeutes, car l’émeute est un mouvment populaire.
  4. Nous regrettons que ces émeutes soient spontanées, non organisées. L’émeute, c’est une insurrection qui a échoué. Par conséquent, les émeutiers des banlieues ont échoué (selon nous). D’ailleurs, ils sont dans l’échec (scolaire d’abord,émeutier ensuite).
  5. Les émeutes ont eu lieu, pas l’insurrection – qui vient. Nous préférons l’insurrection qui va venir aux émeutes qui ont effectivement eu lieu – san nous.
  6. Les émeutes sont ponctuelles. Ces émeutes sont presque toutes consécutives à la mort d’un jeune homme ou de plusieurs, tué(s) par la police, ponctuellement. À partir de combien de points obtient-on une ligne?
    6.1 Si l’on obtient une ligne, ou si l’on n’est pas loin d’obtenir une ligne temporelle continue (émeutes en 81, émeutes en 84, 85, etc., etc.), c’est donc qu’il y a continuité de l’émeute. Comment nomme-t-on cette continuité, latente ou manifeste, de l’émeute?
  7. Les émeutiers des banlieues ne décollent pas de l’émeute. On ne peut que vouloir décoller de l’émeute. L’émeute n’est pas une ambition. On n’ambitionne pas de vivre en banlieue, d’être émeutier, bref, de faire partie d’un peuple.
    7.1 Ils font partie d’un peuple.
    7.2 Le peuple manque.
    7.3 Nous résolvons cette double contrainte par un futur simple de l’indicatif (l’insurrection viendra).
  8. In-su-rre-tion: 4 syllabes.
    Émeute: 2 syllabes.
    In-su-rrec-ti-on: 5 syllabes (avec la diérèse lyrique).
  9. L’émeute raffermit les gouvernements qu’elle ne renverse pas (Victor Hugo).
    Les émeutes des banlieues n’ont pas renversé le gouvernement.
    Les émeutes des banlieues ont raffermi le gouvernement.
    Non seulement les émeutiers des banlieues ont échoué, mais en plus ils ont largement contribué à la situation calamiteuse dans laquelle nous sommes.
    9.1 Qu’ils arrêtent, ou s’organisent.
    Une émeute n’est pas un mouvement organisé.
  10. Les banlieusards n’ont produit jusqu’à présent que des émeutes. Ils sont incapables d’autre chose que l’émeute.
    10.1 Ils ne retiennent du mot émeute que l’étymologie: émoi, émotion. Ils ne pensent pas (ils sont manuels).
    10.2 Nous ne retenons de l’émeute que l’effet qu’elle nous fait – peur et fascination (ou inquiétude et enthousiasme). L’émeute ne fait pas penser.
    10.3 Nous pensons qu’une pensée construite par une succession de propositions logiquement enchaînées fait penser. À voir.

 

from Nathalie Quintane; Tomates / @ P.O.L. éditeur, 2010

 

Audiatur 2016 Day 2 1: Nathalie Quintane in conversation with Thomas Lundbo + reading from Tomates from Audiatur on Vimeo.

 

 

 

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