Jean-Marie Gleize; Le Livre des cabanes

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4. TROUVER ICI

Lecommunismen’est         niunfantasme          niuneprojection
utopique

 

        c’est la possibilité    d’amplifier    l’expérience  d’une  joie

 

la possibilité d’intensifier la joie

 

il s’agit avant tout de la couleur des choses  de la couleur de l’air

 

                                                 elle disait : L’air est rouge

 

la joie, la vie, cela, nu, intensifié, nu, vertical, physique, musical.

 

«Vers le bout du chemin on arrive dans un bois en plateau ; il y
a une cabane et de très grandes roues. Ces deux objets, la cabane
et la roue, faits du bois coupé là. »

 

Combien de roues, combien ?

 

Trouver ici était la première question. La première évidence. Il
a fallu marcher beaucoup et comme les yeux bandés. Aller très
loin de travers. Ignorer le temps. Combien de roues combien, en
direction de ça ? Combien de tours ?

 

 

J’ai accompli une partie de la tâche. Trouver ici. Nous n’avons
plus aucune raison d’agir. Lâcher prise. La pente est simple et facile.
À droite et à gauche les talus sont comme les murs, gris et verts et
tassés comme les murs. Notre nudité nous protège. Cette pente
me conduit où elle veut. J’ai entendu plusieurs fois le même cri.
Un animal. Au retour, le bruit de l’eau dans les branches. Goutte
à goutte un bruit de prière. Je reviens les cheveux mouillés. Le
froid des chevilles.

 

Même insensible la pente me conduit où elle veut. Je tombe
en avant comme si, mais sans tomber. J’ai entendu plusieurs fois
ce cri. En revenant, la pluie sourde entre les branches. Et le chant
de la rivière en bas, vite et noire.

 

Lente et noire et continue, mais par à-coups, vite.

 

 

La société des enfants, cette grappe, ils tournent ici en rond, ils
s’assemblent au lavoir, ils regardent longuement l’eau savonneuse,
l’eau profonde, ils regardent ; on dit qu’ils tournoient, font des
rondes, aiment cette sensation de vertige et d’égarement, la perte
d’équilibre.

 

Ce matin j’ai rencontré ce troupeau au milieu de la route. J’ai
cessé de courir. Mais comme j’arrivais ils ont fait demi-tour, en
masse blanche et lourde, et je me suis remis à courir derrière
eux. Ils avaient peur. La pluie restait au-dessus, en masse noire
et compacte, en nuages bas, épais. Je fixais le goudron au sol, je
ne voyais plus le dos des bêtes, j’entendais leur piétinement, leur
course en broussaille.

 

Maintenant le cri avait cessé mais je l’entendais toujours.

 

Pourquoi, un bruit de prière ?

 

 

« La tente que [dieu] s’est faite afin soi-même de s’y habiter, ah !
la langueur et la longueur du désir qui s’effondre et se relève vers
cet intérieur de [dieu] habitable ! »

 

Tente ou cabane ou bien ce corps, ici (le mien). Simplement répété,
comme cet effondrement, les parois de branches et de fougères,
le poids des pluies dessus, du vent nocturne. Trouver ici, c’est ce
que je fais. Sans relâche.

 

« Comment définir cette approche ? Une masse confuse. On tourne
autour. »

 

La tente qu’il s’est faite afin soi-même de s’y habiter, de trouver ici,
longtemps, comme ce qui s’effondre et se relève et se reconstitue
et retombe en poussière. Maintenant le cri a cessé mais je l’en-
tends toujours, il revient, il entre en moi comme de la lumière.

 

 

Sur l’écran, après trente secondes de noir absolu, apparition de
ces deux mots, comme écrits à la craie

 

                                          LUMIÈRE & POUSSIÈRE

 

 

 

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5. ISÂ

 

Pourquoi un bruit de prière ?

 

Isâ est le nom de celui dont il parle. Il est celui qui est en chemin
et qui marche pieds nus, Isâ ibn Maryam.

 

Il est venu dans ce village où il y avait des arbres et des ruisseaux.
Il est entré dans les maisons, a dormi là, dans la paille. Quelques
années plus tard, il est revenu. Il a vu les arbres desséchés, les ruis-
seaux taris, le village abandonné.

 

Pourquoi ?

« Après lui était passé dans ce village un homme qui ne priait

pas. Il a lavé son visage dans les sources et dans les fontaines, et
c’est alors qu’elles se sont desséchées, et que les arbres sont morts,
et que le village a été abondonné. »

 

                          OUI NOUS HABITONS VOS RUINES, MAIS

 

Je vais dire pourquoi je suis communiste. Il garde, lui, l’un des
quatre frères, celui qui s’habille en noir, celui des livres de messe,
celui des bottes et de la bruyère, des fils de nylon, des bambous,
il garde son pas silencieux le long des ruisseaux. Il garde ce pas, il
reste à cette vitesse-là, il est assez lent, il passe entre les buissons
et personne ne le voit. Il a touché les glaïeuls, les deux grands
pots sur la nappe en dentelles avec au milieu le tabernacle. Quel
est le sens vers lui, son père, de ces cris d’enfants, des cinq doigts
de la main, quatre plus un, et pour nous enfants, de cette peau si
fine encore, si transparente, de ces traits si durs et si fragiles et si
creux ? Pourquoi ? Et combien sommes-nous ? Mais cela ne compte
pas, pourquoi moi et eux, pourquoi eux tranchant l’espace, trouant
noir sur sable blanc (ou c’est un rêve), renversés en arrière. Que
disent-ils ? Après la fraction de l’hostie en deux parties égales il en
détachait un fragment, le trempait dans le calice, signait les deux
autres parties à trois reprises en disant le sang se répand sur son corps,
il se répand sur son corps, alors il laissait tomber le fragment dans
le calice, alors et seulement alors, il ouvrait ses doigts et laissait
tomber le fragment dans la coupe. Voilà, et « et ce sera pour moi
comme une barque » (il disait que ce serait pour lui comme une
barque, avec ses camarades et ses fleurs, tout un tas de brindilles
au fond pour commencer le feu).

 

samedi 14 avril : descente en courant au pont Lagorce ; au retour,
sur le haut du chemin à droite, traversant en courant le grand
pré, trois chevreuils. Ils s’arrêtent un instant puis disparaissent à
l’intérieur du bois. Le capitalisme n’a qu’un seul contraire dont
le nom historique est communisme. Les fouilles ont commencé et
les ouvriers ont compris qu’il y a une ou deux églises sous l’église
et beaucoup d’eau, plusieurs ruisseaux invisibles, des sources,
elles coulent on ne les voit pas on ne les entend pas, elles coulent,
c’est elles qui font le sol noir et glissant,

 

c’est comme nous.

 

dimanche 15 avril : descente en courant au pont Lagorce : au retour,
sur le haut du chemin à droite, le pré, ses ruisseaux, et la ligne
des arbres. Relu les premières pages d’Aurélia, enfoncement, perte
progressive, à mesure que le bruit de l’eau s’imposait, continu,
tout en bas de la pente. Elle coule en moi comme de la lumière ;
une eau noire et lumineuse. Le capitalisme n’a qu’un seul contraire.
Combien sommes-nous ?

 

lundi 16 avril : descente en courant au pont Lagorce. Froid de plus
en plus vif. Au loin derrière les arbres, chiens invisibles.

 

mardi 17 avril : descente en courant au pont Lagorce. Les chiens
se taisent ; c’est le bruit des arbres, un craquement discontinu :
au retour, sur la dernière portion de route, un triangle de pierre.
L’« opaque profond ». Traversée de l’opaque. Il me parle, il dit
c’est un « triangle temporel ».

 

Oui c’était Nerval qui me parlait, c’était sa voix mélangée au bruit
sourd des ruisseaux, il pouvait lire tout ce que disait le sol.

 

« … et nous nous trouvâmes dans un espace découvert. On y
apercevait à peine la trace d’anciennes allées qui l’avaient jadis
coupé en croix ».

 

« … et je vis que le jardin avait pris l’aspect d’un cimetière ».

 

J’ai retrouvé sur les draps ces quelques mots presque effacés par
la pluie :

 

« une nappe en étoffe d’écorce battue, dans la nappe un caillou,
les plumes d’un oiseau, un morceau de fougère. Roulée, fermée
d’une cordelette et jetée à la rivière ». Il y avait aussi des gestes et
d’autres mots pour que la pluie vienne, pour que soient lavées les
feuilles et les choses, pour que les branches pourrissent, s’écrasent
et disparaissent. Voilà pourquoi je suis communiste. Oui ceci est
un projectile, oui nous habitons vos ruines, mais.

 

C’était trouver ici qu’il fallait.

 

avoir pour but la vérité pratique avoir pour
but la vérité pratique avoir pour but la vérité
pratique avoir pour but la vérité pratique
avoir pour but la vérité pratique avoir pour
but la vérité pratique avoir pour but la vérité
pratique avoir pour but la vérité pratique
avoir pour but la vérité pratique avoir pour
but la vérité pratique avoir pour but la vérité
pratique avoir pour but la vérité pratique
avoir pour but la vérité pratique avoir pour
but la vérité pratique avoir pour but la vérité
pratique avoir pour but la vérité pratique
avoir pour but la vérité pratique avoir pour
but la vérité pratique avoir pour but la vérité
pratique avoir pour but la vérité pratique

 

 

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12. COMBIEN ?

 

       mais                         combien sommes-nous ?

 

Les arbres sont profonds et les branches sont noires, les arbres sont
profonds et les branches sont noires les arbres sont profonds et
les branches sont noires les arbres sont profonds et les branches

 

sur la route entre les arbres le long d’un mur à la craie

 

OSER LUTTER OSER VAINCRE OSER LUTTER OSER
VAINCRE MAIS COMBIEN SOMMES-NOUS LES ARBRES
SONT PROFONDS ET LES BRANCHES SONT NOIRES
ET CES BRANCHES MAIS COMBIEN SOMMES-NOUS
ENTRE LES ARBRES ET LES BRANCHES COMBIEN

 

Son visage est blanc et noir son visage est creux et blanc son visage
est blanc et il me parle des huttes et je l’entends à peine mais je
reconnais sa voix

 

(maintenant je ferme les yeux je marche sur le côté gauche de la
route en descendant vers la rivière et je sens la pluie qui tombe
des branches)

 

je suis à quelques centimètres du sol, je ne bouge plus, il y a ce
flottement des draps coupés rouges et ce visage où l’herbe pousse
et la terre vient en rafales et l’herbe pousse et les branches vont
le recouvrir et les branches vont le recouvrir et les feuilles vont le
recouvrir les feuilles et les branches

 

Le 25 février 1972, à 14 h 30 devant les grilles de la porte Émile-
Zola de l’usine Renault-Billanco,
lui, il donne, une à une, ces feuilles, il appelle à se retrouver
au métro en souvenir de dix ans plus tôt, en 1962, c’était il
y a dix ans en 1962 et et je n’avais jamais vu quelqu’un mort
réellement quelqu’un de réellement mort

 

                   il avait plu métro Saint-Paul et Charonne la pluie
et le vent dans les escaliers du métro on glissait la musique
de ces mots l’arabe le berbère la pluie en rafales ici sur les
épaules dans la bouche dans la bouche la musique dans la bouche
dans les mains les yeux

 

   1. le 25 février 1972. Il s’approche de la grille, une arme à
       la main.

 

   2. Le 25 février 1972. Il les menace.

 

   3. Le 25 février 1972. Il est devant debout, il est devant lui,
       il tire.

 

   4. Ce 25 février, il tombe, il est couché sur le sol, le goudron,
       le gravier.

 

sur le sol, près du mur, il, est couché là, est allongé sans vie,
le corps est sur le goudron ici tout près du mur devant les
grilles l’herbe pousse et les branches vont le recouvrir et la
boue et les feuilles et la pluie qui ne cessera pas de tomber

 

 

OUI CECI EST UN PROJECTILE OUI NOUS HABITONS
VOS RUINES MAIS / OUI LE GOUDRON LES GRILLES
L’HERBE LA TERRE LA BOUE LES FEUILLES ET LA PLUIE
OUI CECI EST UN PROJECTILE OUI NOUS HABITONS
VOS RUINES ET COMBIEN COMBIEN SOMMES-NOUS

 

 

 

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13. CABANES

Chacune de ces ardoises fait un toit qui
est également un mur et ce toit et ce
mur et cet écran sont de la nuit mul-
tipliée et cette nuit multipliée ou den-
sifiée est là où nous sommes (à dormir
debout, habiter, préparer des projectiles).
En Chine noircir l’étang signifie qu’on
écrit ou qu’on vient d’écrire. L’écran ou
l’étang sont devenus comme cette nuit
et cette épaisseur de nuit. Écrire, dormir,
habiter, préparer les projectiles.

 

 

Oui nous habitons vos ruines
mais

 

Les barricades servent à protéger les accès                        à
ralentir la progression des forces de l’ordre de l’ordre de
l’ordre                  à ralentir leur progression, à les ralentir

 

plus loin à l’intérieur on construit on construira des cabanes             à
l’intérieur de ce cercle, ici, derrière la ligne des barricades, à couvert,
avec des branches, des feuillages, des planches

 

il y a il y aura plusieurs cabanes               beaucoup entre les arbres et

 

devant, à la lisière                  on coupe à travers champs pour acheter
le pain

 

                                                               s’ils font des barrages on coupera
à travers champs et le long des haies

 

les barrages servent à obstruer les accès           à bloquer les sorties à
contrôler nos identités       à              contrôler mais nous ne sommes
personne           nous ne sommes ni homme ni femme     nous avons
tous le  même  nom  nous  ne  venons  de  nulle  part  nous sommes
ici         nous avons trouvé ici et encore

 

 

ici oui mon nom est Camille et son nom est Camille et je
suis ici et je coupe des branches et je fais du feu

 

je coupe à travers champs pour apporter le pain

 

les barrages de police les barrages mobiles les uniformes le
périmètre interdit les barricades les cabanes les hangars
les granges avec des arbres coupés tombés Oui nous habitons
vos ruines mais avec des pommes et des cailloux et
des bouteilles de verre contre les grenades avec des pommes
mouillées des morceaux de lampes des outils rouillés avec des
fruits et des pierres

 

j’entends le bruit des arbres qui tombent j’entends le bruit de
la pluie sur les carrés de tôle je suis ici depuis deux heures deux
hivers depuis trois hivers depuis longtemps elle est ici depuis quatre
hivers et dans la boue du chemin et comme ça

 

avec l’infirmerie et le dortoir la paille l’argile et le pain les médi-
caments et les chemises

 

dès le matin six heures il y a les hélicoptères il fait nuit ils font
un bruit de cascade ou quand le vent est très fort ils tournent
au-dessus des arbres ils couchent l’herbe du pré

 

octobre 2012 évacuation des terrains occupés des maisons des
tentes des cabanes évacuation dégagement destruction « à
la recherche d’essence pour enflammer les palissades en cas
d’assaut le long du chemin ; des chicanes et des tranchées ont
été mises en place pour ralentir les véhicules de destruction, pour
les ralentir » les barricades les palissades les chicanes les
tranchées les médicaments et des pommes trempées des
fruits des cailloux des clous et des écrous des outils
rouillés

 

 

sept occupations illégales sur des espaces bâtis quatre zones d’oc-
cupations illégales non bâties sur 2 000 hectares de fermes et
de bocages

 

appel à la construction des cabanes oui ceci est un chantier à
vingt centimètres sous la surface du sol il y a de l’argile il faut
creuser la paille et l’argile servent à isoler les cabanes il
faut construire et reconstruire ces cabanes
Oui ceci est
un projectile mais

 

                          ÉCRIRE DORMIR HABITER
              PRÉPARER LES PROJECTILES NOIRCIR
    DORMIR HABITER PRÉPARER CREUSER ÉCRIRE

 

Vers la fin du chant il reprend la lutte :

 

                 Ils sont, seront, comme un troupeau de vaches que les
taons attaquent (je les vois, ils s’écrasent sur leur dos, sur leurs
épaules, sur leurs ventres gonflés) aux longs jours de printemps

 

(ainsi nous parlions du printemps et de l’insurrection de l’herbe)

 

            ou comme les vautours serres et becs sur des oiseaux, ils
viennent des montagnes, ils tombent, il y aura cette pluie d’ailes
et de bêtes chaudes et coupantes et eux seront dispersés, trans-
percés, anéantis

 

                    gisant comme des poissons dans un creux de rivage

 

eux respirant à peine, noyés dans le sang, comme ces animaux
que les taons attaquent, comme ces oiseaux blessés, comme ces
poissons gisant dans le creux du rivage

 

eux jetés les uns sur les autres

 

              alors nous viendrons mettre le feu, répandre le soufre, il
faudra laver le sol, ouvrir les portes, faire de la lumière.

 

                            (Il parle de son lit. Il dit qu’on l’a déplacé. Il parle
d’un olivier qui se trouvait dans la cour, d’un olivier aux longues
feuilles. Il dit qu’il a coupé les branches et taillé le tronc. Il dit
que c’est lui de ses mains qui a construit ce lit.)

 

                      Ainsi le peuple revient. L’herbe pousse et repousse.

 

 

Celanweb

 

 

15. D’UNE POLITIQUE RADICALE

J’avais entendu « l’air est rouge ». Chaque fragment du
paysage était cadré et filmé de très près. Noir et blanc
et lumière franche sur tout et chaque objet de la mort
à la vie.

 

Les cheveux noués, dénoués, au-dessus du lit et dans
l’odeur du bois, des copeaux, de la sciure. Et rien qui
distinguait les souvenirs des autres moments. Il était
« incapable d’imaginer un autre temps ». Mais couché
entre ces arbres, dans l’allée, sur un sol incertain, inégal.
Il se voyait là, allongé sur le sol humide, entre les arbres.
Et revenant au jardin, assis dans ce fauteuil d’osier au
bout de la terrasse, à l’extrême bord de la jetée. Main-
tenant l’arbre central n’était plus au centre, il avait bougé
vers la droite, vers le mur de pierre et le pré. Je n’ai pas
de mémoire. Je n’ai plus de mémoire. J’ai tout oublié.
Autour de moi des matériaux fabuleux, le verre, le plas-
tique, le tissu-éponge, « et les signes sur les murs ». J’avais
entendu la même voix qui disait « Plus tard ils sont dans
un jardin ». Mais lequel ? Et comment décrire le passage
et le temps qui s’était écoulé entre les deux moments,
couché sous les chênes, et debout dans le vide à côté de
l’arbre qui s’est déplacé, dans ce cube ou dans cette cuve ?

 

Elle disait encore : « Aucun de ces lacs n’est naturel. »
Et le cube était plus étroit comme si les murs s’étaient
rapprochés et qu’ils continuaient de se rapprocher et
qu’ils allaient se toucher et absorber tout le vide et tout
ce qui était arrivé et qui deviendrait le passé et serait
oublié, effacé, tué. Les lacs redeviendraient des trous
dans la terre. Tertullien avait dit que l’eau était « matière
parfaite », et féconde, et simple

 

 

Je recopie le reste, et je sais qu’après la jetée, il n’y a plus
rien, de la pierre nue et grise,

 

le granit ici, qui occupe au moins la moitié du terri-
toire. Il a surgi, il s’est soulevé, en perçant ou relevant
ses propres masses

 

ou les terrains de sédiments plus modernes qui étaient
au-dessus de lui,

 

avec nous qui habitons ces ruines, celles des villes et des
banlieues, des ponts et des usines, des landes et des forêts.

 

Non, ils ne crèvent plus nos yeux avec des épingles. Il
a plu, il pleut, à la surface de la rivière et des étangs.
Bientôt nous serons libres, nous, nos huttes et nos cabanes
de papier, nos linges, nos draps rugueux (chanvre), nos
drapeaux déchirés, nos épaules nues, nos mains ouvertes,
avec l’eau très froide et parfaite et simple, et la démo-
cratie des conseils.

 


 

Jean-Marie Gleize

Le Livre des cabanes

politiques

© Éditions du seuil, mars 2015

Images by © Patrick Sainton

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